P, H, K, … les R d V !
Ne bougez plus ! ici passe Kafka …N’avancez pas ! là regarde Proust …Tournez-vous lentement ! sur votre ombre surgit Hitchcock …
Soyez prudent ! d’autres, demain, suivront …
Le rêve a glissé peu à peu vers une troublante réalité et sous vos pieds doucement balancés les repères de la raison basculent dans un infini étonnement.
L’image s’inscrit sur l’écran, le virtuel méditatif de Gérard Bertrand s’offre au déchiffrement : énigme à dévoiler, rébus à effleurer, sortilège à exorciser. Sous peine, n’en doutez pas, de rester à jamais sur l’incertaine arête du trouble et du désir.
Le questionnement s’impose devant cette assemblée familière et insaisissable. Que font, ici et maintenant, ces personnages surgis de la mémoire lointaine ? Ils semblaient appartenir à tous, icônes posées là sur les chemins de l’histoire, témoins muets d’une actualité désuète, telles les statues de nos jardins publics intérieurs. Seul l’un d’eux, le plus facétieux sans doute, traverse d’un clin d’œil l’écran de cinéma, attendu comme un vieux complice.
Mais le leurre opère …Extraits d’un faux oubli ils reviennent un peu triomphants, insistants et étranges, comme reprogrammés par les multiples manipulations du plasticien. Car il s’agit bien d’un enchaînement rigoureux de formes, de trajectoires, de matières, d’ombres et de lumières. Car il s’agit bien de notre mémoire familière, panoramique, dilatée dans l’instant, à son tour enchaînée dans les pièges plastiques, les anecdotes fantasmées, les actualités en noir et blanc d’un monde parallèle, dans lequel se côtoient humour et mystère, amour et culture protéiforme.
Cet incessant tangage de la raison - orchestré par la savante architecture du plasticien puisant dans les pixels ses artéfacts symboliques - en devient d’autant plus redoutable : si le rêve est kaléidoscopique, si le fugace cauchemar est visqueux et brutal, il en va tout autrement des photos re-composées de Gérard Bertrand.
Le regardant est saisi dans ses certitudes, captif d’un infini réseau de plans de coupe, de rais de lumières, de perspectives aberrantes, d’échelles incohérentes, le conduisant aux frontières du tangible et du faux-semblant. Kafka, Freud, Proust, Hitchcock sont bien identifiés, mais la mémoire est interpellée. S’agit-il d’une injonction à relire une histoire qui nous aurait échappé, ou bien l’auteur a-t-il perfidement bouleversé l’ordre des pages d’un livre aux feuillets détachables ?
L’interrogation sans fin engendre inexorablement le « sommeil de la raison » ou plutôt cet éphémère instant qui fait glisser de l’éveil à l’inconscient de l’endormissement. Ce fragment de temps délicieux où la tête bascule, où les yeux s’ouvrent vers l’intérieur, où le malade oublie sa souffrance, où vont se régénérer les mystérieux arcanes de la pensée.
Et c’est bien ainsi qu’il convient de revenir des images fanées mais persistantes de Gérard Bertrand. Comme on revient d’un voyage se dérobant à la narration. Seul les mots du silence peuvent accompagner la commotion de l’étonnement et quand reviendra la parole libératrice ce sera pour faire état d’une nouvelle histoire personnelle, d’un acquis supplémentaire dans l’expérience humaine, mais aussi pour s’excuser d’avoir osé voir de l’intérieur par l’oculus interdit de l’impudique voyeurisme.
" Adieu ! j’ai vu plus loin qu’il n’est permis … "
Nietzsche pourrait bien devenir à son tour le pivot d’une nouvelle théâtralité.